Musée du loufoque

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« Un après-midi sombre et nuageux, sur un campus universitaire, quatre étudiants se rendaient à pied au service de santé. Une fille, trois garçons. Camarades de promotion, et amis de longue date. La fille était habituée du service. Elle remarqua l’aménagement d’une nouvelle allée pour pénétrer dans le bâtiment. L’autre avait disparue. Etrange, elle était inutile cette allée, et forçait à un détour. Atmosphère étrange et inhabituelle.

A l’intérieur, même sensation d’étrangeté. Les quatre individus se retrouvent d’entrée dans une espèce de salle vert menthe, avec quelques chaises un peu partout. Une infirmière est là, à côté de son bureau blanc. Elle masse les pieds d’un garçon, extérieur au groupe, dans cette même salle, à la vue de tous, loin de tout traqua de confidentialité et d’intimité.

Plus tard, sortant du service, le ciel ne s’était toujours pas dégagé. A croire que la nuit était déjà tombée, alors qu’il n’était que 16h. Ce temps si sombre est de mauvais augure. Notre quatuor lui-même ne se sentait pas très bien, comme-ci leur corps et leur esprit flottait dans l’air. Spectateur de leur propre existence. Journée sombre, atmosphère sombre et lugubre.

En route pour leur faculté, ils se retrouvèrent dans un coin perdu du campus. Ils ne sont plus quatre, mais neuf à présent. Cinq de leurs camarades les ont rejoints en route. Cet endroit est encore plus enténébré. Aucun d’eux n’était encore venus ici, ils ne savaient pas où ils étaient, et ils n’avaient jamais vu cet endroit sur le plan du campus. Derrière eux, la rue était noire, ils n’y voyaient rien. Ils venaient pourtant de là, mais c’est comme-ci le noir les suivait et les forçait à prendre un chemin bien précis. En effet, tout était sombre, sauf devant eux. De faibles lampadaires éclairaient d’immenses escaliers allant dans tous les sens.

Alors qu’ils pourraient tout simplement faire demi-tour et retrouver leur chemin habituel, comme guidés par une instance invisible, ils décidèrent de prendre les escaliers, comme si c’était leur seule solution. Après tout, dans quel sens faire demi-tour puisque tout était noir derrière, quelle direction prendre ? Le mieux, dans le doute et la crainte de ne plus trouver leur chemin, était de suivre la lumière, quitte à se retrouver nez à nez avec leur pire cauchemar.

A mi-parcours des escaliers, alors qu’ils montaient vers une destination incertaine, deux étrangers faisaient le chemin en sens inverse, se dirigeant vers cette noirceur sinistre. Tandis que ses camarades poursuivaient leur ascension, la jeune fille se figea. Les hommes des escaliers la regardaient, un léger sourire en coin, et le regard aussi funeste que l’atmosphère environnante. Prise de panique, elle fit marche arrière et dévala les escaliers à toute allure. Après un certain nombre de marches, étrangement plus nombreuses qu’à la montée, les escaliers se divisèrent en deux. Ce croisement n’était, lui non plus, pas là dans l’autre sens, elle en était certaine. Elle prit l’un des côtés, et les deux hommes, par chance, prirent l’autre. Imagination, fausses idées, réalité. Impossible de savoir pour la jeune fille si ces hommes voulaient réellement lui faire quelque chose. Après avoir repris ses esprits, mais légèrement sur ses gardes, elle rejoignit le groupe presque arrivé au sommet de ce qui semble être aussi haut que le Mont Blanc.

Le monde d’en haut. Le ciel s’était légèrement détaché du noir, même s’il ne faisait pas encore clair. Notre groupe d’étudiants ne savait pas où il était. Le paysage qui s’offrait à eux était pour le moins inhabituel, et plus qu’étrange. En face d’eux se trouvaient cinq voies ferrées parallèles les unes aux autres. Ils ne pouvaient pas les traverser pour espérer rejoindre l’autre côté, puisqu’il n’y avait rien de l’autre côté. En effet, un imposant mur de pierres longeaient la dernière voie, et aucune fin visible à droite ou à gauche. De même, l’idée de l’escalader pour le franchir était alléchante, mais sans doute vaine car sa hauteur semblait dépasser la grisaille du ciel. L’issu n’était donc pas par ce mur. Elle n’était semble-t-il pas à gauche non plus, car malgré l’éclaircissement du ciel, le noir demeure dans cette direction. A droite, pas d’obstacle, simplement les voies de trains à perte de vue. Les voies semblaient d’ailleurs inutilisées depuis un certain temps, au vu de leur état. D’un commun accord, ils allèrent donc de ce côté, dans l’incertitude la plus certaine de ce qui les attendait.

Ils marchèrent. Longeant le vide du monde d’en bas, monde si noir que rien n’était visible, c’était le néant. Ils marchèrent inlassablement, éparpillés sur les voies, quand soudain, sans crier garde, sans vibration ni coup de sifflet, un géant de fer déboula à vive allure, et percuta un des garçons du groupe. Pris de panique, tous se mirent à courir pour rejoindre le bord. La majorité d’entre eux échappa de justesse à une avalanche de trains sur toutes les voies, mais trois autres de leurs camarades périrent. Scène invraisemblable, d’où venaient ces trains ? comment faisaient-ils pour être aussi nombreux sur ces cinq voies ? Comment pouvaient-ils être aussi silencieux au vu de leur grandeur majestueuse ? Invraisemblable.

A peine eurent-ils le temps de souffler et de pleurer leurs disparus, que le sol se mit à trembler sous leurs pas. Une voie de train sortie de sous terre. Une lumière jaunâtre s’approcha à grande vitesse dans leur direction, prête à les percuter de plein fouet. Rebroussant chemin, ils se mirent à courir de plus bel, dans l’espoir de rejoindre l’escalier. Ils coururent, mais l’escalier ne vînt jamais. A croire qu’il avait disparu. Ils coururent encore et encore.

Au loin, ils virent un pont à l’armature en métal sur lequel les voies continuaient. Leur issue semblait sans espoir. Ils continuèrent pourtant de courir. Une fois sur ce pont, le cœur empli de joie, ils passèrent une barrière sur le côté, et se retrouvèrent désormais sur un chemin piéton. Fini de courir, ils pouvaient enfin respirer. Leur périple n’en était pas terminé pour autant. En faisant demi-tour lors de cette course folle, ils s’étaient engouffrés dans le brouillard noir qui se trouvait à leur gauche lorsqu’ils étaient arrivés dans ce monde d’en haut. Ils reprirent leur marche vers l’inconnu.

La marche dura une éternité sur ce pont, ils remarquèrent au loin des lueurs. Bien différentes de celles des lampadaires dans les escaliers, bien différentes de celles qui émanèrent des trains. Lueurs indescriptibles, mais tellement familières. Ils continuèrent à marcher, s’approchant de plus en plus. Le ciel se dévoilait peu à peu, le noir disparaissait, la lueur était claire. Aussi impensable que cela puisse paraître, ils venaient d’arriver dans une ville. Cette ville où il faisait jour. Cette ville où il y avait plein de monde. « Agoraphobe prenez-garde, faites demi-tour ».

L’atmosphère de cette ville était festive. Les gens rigolaient et marchaient bon train. A droite se trouvait un énorme bâtiment d’architecture très moderne. Il était tout d’acier et de vitre. Comme enseigne, une grande double sphère en 3D qui se détachait de la solide structure. La foule qui s’empresse d’entrée et de sortir de cet édifice donne l’impression qu’il s’agit d’un important centre commercial. Seulement, personne ne possède de d’achats à la sortie. Ils ont pourtant l’air heureux d’aller dans cet endroit.

En s’avançant un peu plus dans la ville, nos étudiants virent une masse de personnes placée en cercle, qui semblait regarder quelque chose. Ils observèrent de temps à autre des objets très colorés voler dans les airs. Un homme crachait du feu aussi. Toutes ces touches de couleur venaient égailler cette ville. Là où avait lieu le spectacle, le style architectural était bien plus ancien, avec des maisons à colombages. Même si notre petit groupe venait de traverser beaucoup de périples dans le monde de l’étrange, il trouvait que dans cette ville, où il faisait jour et où il y avait des couleurs, l’atmosphère était empreinte d’une ombre obscure et malfaisante.

Comme dans toute bonne ville, il y avait une Office du Tourisme. Ils décidèrent de s’y rendre pour savoir où est-ce qu’ils se trouvaient, et comment retrouver la route de leur campus. D’extérieur, cette Office ressemblait à toutes celles de n’importe quelle ville. Vue de dedans, c’était tout autre. Il y avait un grand hall central, vaste et de forme rectangulaire. Dans ce hall, des gens, à l’allure paisible, des statuts, des tableaux. Ne serait-ce pas finalement un musée ? Cette pièce desservait plusieurs portes. Afin d’entreprendre leur quête de réponses, ils comptaient bien ouvrir toutes les portes afin d’avoir celle qui leur apporterait les solutions.

La première qu’ils ouvrirent n’était qu’un simple placard à balais. Le seconde ressemblait à un dortoir d’orphelinat. La troisième ouvrait sur un lac à canards. A y repenser, ils comprenaient bien qu’ils n’étaient pas dans une Office, la question du musée se posait toujours, mais sans nul doute, ils étaient toujours dans leur univers d’étrangeté. La quatrième porte, au fond à gauche du grand hall, était une porte en bois différentes des autres. Alors que les premières ouvertes avaient de simples moulures en encadrement, celle-ci était sculpter de visages, d’arbres, d’animaux. Un paysage bien heureux. Ils l’ouvrirent, pénétrèrent. Une bibliothèque. Ça y ressemblait en tout cas. Des murs entiers recouverts d’étagères pleine de livres. Au centre de cet pièce, une table. Les gens venaient peut-être s’y mettre pour travailler. Mais non. Cette table. Elle respirait. En y faisant le tour, une silhouette se dessinait. Un corps, comme endormit, à la respiration lente. De plus près, ce corps n’était pas humain. Mis homme, mis machine. Respiration mécanique qui s’intensifiait à mesure que le groupe d’étudiant avançait et faisait craquer les planches du vieux parquet. La chose se réveilla, et d’un bond, entrepris de faire disparaître ceux qui venaient troubler son repos. Les jeunes déguerpirent en lui claquant la porte au nez. Silence.

A nouveau dans le grand hall. Les gens étaient toujours aussi calme. Ils commençaient à se rejoindre en petit groupe devant les différentes portes. Ils s’y engouffrèrent. Seul. Nos étudiants étaient à présent seul devant la seule porte qu’aucun groupe n’avait prise. Comme depuis le début de leur aventure, ils se dirent que cette porte était pour eux. Alors qu’ils commencèrent à l’ouvrir, elle se mit à vibrer. La bâtisse elle-même tremblait. Ils devaient vite sortir s’ils ne voulaient pas que tout s’écroule sur eux.

Une fois dehors, la rue était déserte. Pas une personne, pas un chat, pas un bruit. Le noir avait à nouveau gagné le ciel. Tout se mit à trembler, encore et encore, de plus en plus fort. Courir était la seule option. Pour aller où ? Personne ne le savait. Courir, mais peine perdue. Le sol se dérobait sous leur pied, ils couraient dans le vide, et n’avançaient pas. Plein de courage, mourir pour mourir, ils s’arrêtèrent, firent demi-tour, afin de faire face à ce que ce monde attendait d’eux. En face de la bâtisse, cette Office, ou ce musée, ils attendaient leur sort. Terrifiés. Alors que la terre continuait à tremblait, il retentit comme une explosion. La bâtisse éclata en mille morceaux, et jaillit un énorme serpent rose, avec des losanges bleu et vert. Serpent menaçant, qui tel un clown sur ressort dans un cube en bois, faisait des vas et vient, de plus en plus près des visages du groupe de jeunes. De plus en plus tétanisé par la peur, aucun d’eux ne pouvait bouger. Comme enraciné, ils étaient incapables de s’enfuir. Le serpent, continuant sa course pour attraper sa nourriture, était à deux doigts de les manger. Dans un dernier élan de ressort, il ouvra grand sa gueule, et … »

 

… Pleine de sueur,reve

Lisa se réveilla.

Quel rêve étrange.

Quel cauchemar.

Elle se rendormie.

Et ne rêva pas de la suite.

THE END.